UN RAPPORT DU NEW YORK TIMES DONNE DE L’ESPOIR AUX PHOTOGRAPHES

Par Thierry Secrétan.

Pour nous autres photographes, les raisons de se réjouir de l’état du marché sont rares. Mais ce dont je vais vous parler me fait l’effet d’un point de lumière au bout du tunnel et provenant d’une source qui mérite toute notre attention puisqu’il s’agit du New York Times.

Au mois de janvier cette année, paraissait sur le site de ce journal un rapport de 46 pages intitulé « Un journalisme qui se démarque », sous titré « le rapport du groupe 2020 » (lire l’article).

Ce rapport, émanant d’un groupe de 7 journalistes du New York Times (NYT), analyse les raisons du succès du journal (200 millions de lecteurs) et formule les recommandations pour que le NYT préserve et augmente son avance.

Avec une clarté et une candeur très américaines, ce rapport donne les fondamentaux et les clés du futur pour les sites d’information et de presse générale (IPG). Et je pense ici aux sites français tant il est vrai que ce qui se passe outre Atlantique débarque quelques années plus tard en Europe.

DONNER LE PREMIER RÔLE AUX PHOTOGRAPHES

Pour nous photographes, ce rapport foisonne de recettes permettant d’être prêts à répondre à de nouvelles commandes, oui, vous lisez bien, puisque la recommandation n°1 du rapport 2020 stipule,

Nos reportages ont besoin de devenir plus visuels. (…) Nous devons également être plus à l’aise avec le fait de donner le premier rôle aux photographes, vidéastes et graphistes pour la couverture de certains reportages. (…) Réaliser un journal quotidien plus visuel constitue une opportunité énorme.

« Donner le premier rôle aux photographes » … Encourageant, non ? Avant d’aller plus loin dans ce rapport, car il devient de mieux en mieux, permettez-moi de revenir un peu sur l’importance du New York Times dans le paysage journalistique mondial, hier sur le papier comme aujourd’hui sur la toile.

LA PHOTOGRAPHIE OUTIL D’INFORMATION N°1

Ce n’est pas par américanisme bêlant que je considère ce journal comme une référence à surveiller, ni pour sa clairvoyance journalistique aussi souvent prise en défaut que les autres (notamment sur les « armes de destruction massive » invoquées par le gouvernement de W. Bush pour envahir l’Irak).

C’est parce que le NYT, le NYT Magazine, comme l’hebdomadaire TIME sont tous pétris de la culture LIFE qui, dès le 23 novembre 1936 (date de parution de son premier numéro), identifiait la photographie comme l’outil d’information n° 1.

Chemin faisant, avec l’arrivée puis la suprématie de la télévision et la disparition de LIFE aidant, nous avons perdu de vue — les Américains un peu moins que nous — cette donnée fondamentale. Et c’est elle que remet à l’ordre du jour le rapport 2020 du NYT.

Dans son introduction, le rapport rappelle plusieurs autres fondamentaux dont les éditeurs de presse français pourraient s’inspirer, eux qui répètent comme un mantra « nous n’avons pas encore trouver le modèle économique pour gagner de l’argent avec nos sites d’information » …

Le NYT, lui, a cherché ce modèle économique et l’a peut-être trouvé, bien obligé car les revenus de la pub se sont considérablement raréfiés pour les sites de presse, Google et les réseaux sociaux ayant rafler la mise. Ne restait au NYT qu’à augmenter le nombre de ses abonnés payants. Or, aujourd’hui les abonnements numériques souscrits par les lecteurs du NYT génèrent plus de revenus que la pub. Comment? De la plus ancienne des façons: en augmentant la qualité.

AUGMENTER LA QUALITÉ

New York Times Customers versus Advertising
New York Times Consumers versus Advertising

« Le plus important c’est que nos lecteurs nous font le plus beau des compliments : ils nous donnent leur temps et leur argent. Le Times est de loin l’éditeur de presse le plus cité par les autres média, le plus commenté sur Twitter et le plus consulté sur Google. Grâce à notre qualité journalistique, nos revenus digitaux dominent ceux de tous nos concurrents. Des chiffres récents mesurent cet écart. À eux seuls les revenus digitaux du Times l’an dernier ont été de 500 millions de US$, ce qui est beaucoup plus que les chiffres des principales autres publications ( y compris Buzz Feed, The Guardian et The Washington Post) réunies ».

Quels sont donc ces fondamentaux pour le NYT? Voici l’analyse que le rapport 2020 en fait :

Notre business n’est pas de gagner la course au nombre de clics mais d’augmenter son nombre d’abonnés.
Donc produire un contenu que des millions de lecteurs dans le monde sont prêts à payer pour pouvoir le lire.
Le journal ne recourt pas encore assez à tous les outils disponibles de « story telling ».
Le staff et sa façon de travailler doivent évoluer ainsi que le traitement de certains reportages.
Quels reportages ? Ceux dont le texte est remplaçable par une photographie, une vidéo ou un graphique.

Tout ceci peut ressembler à des « Lapalissades » mais ne prenons pas les Américains (que) pour des cons comme disait Coluche. Si le NYT juge bon de rappeler ces évidences c’est qu’elles ont été perdues de vue depuis trop longtemps. Chez nous aussi.

Et ce qui nous concerne au premier chef, nous autres photographes, se trouve là.

4. We should rethink our approach to freelance work, expanding it in some areas and shrinking it in others.

NOUS DEVONS REPENSER NOTRE APPROCHE DU TRAVAIL DES INDÉPENDANTS EN L’AUGMENTANT DANS CERTAINS DOMAINES ET EN LE RÉDUISANT DANS D’AUTRES.

Ce qui suit est suffisamment inhabituel pour que j’en laisse les passages principaux en américain et les traduise au fur et à mesure.

Inside the newsroom, we sometimes conflate Times quality with Times staff, but our readers have a different view. If something appears in The New York Times, they see it as Times quality

« Dans la rédaction nous confondons parfois la qualité du Times avec celle du staff, mais nos lecteurs ont un autre point de vue. Lorsqu’une information est publiée dans le New York Times, ils la voient comme partie intégrante de la qualité du Times ».

Indeed, freelance work is often among our best-read journalism, in both the newsroom and in Opinion. The successes are easy to name: Op-Eds, Op-Docs, book reviews, photography, pieces for the Magazine, Science, Styles, Travel, Upshot, Well and elsewhere, as well as news dispatches that fill crucial coverage needs.

« En effet, le travail des indépendants est souvent parmi le plus lu du journal aussi bien dans la section news que dans la section Opinion. Les succès sont faciles à situer : dans Op-Eds, Op-Docs, revues littéraires, photographie, articles pour le Magazine, Sciences, Styles, Voyages, Upshot, Santé et ailleurs comme dans les brèves d’information qui couvrent des besoins fondamentaux ».

On a per-dollar basis, our freelance-written journalism attracts a larger audience on average than our staff-written journalism.

« Par dollar investi, les articles produits par des indépendants attirent en moyenne une audience plus conséquente que celle des articles du staff ».

We need to be more creative, and ambitious, with the money spent each year on outside contributors. But we should not conflate changing our freelance spending with cutting it. When a newsroom budget is under pressure, freelance is often the most obvious candidate for cuts. Taking an across-the-board approach now would be a mistake. It is likely, in fact, that overall freelance spending should increase. But parts of it should be eliminated, as part of a rigorous review.

« Nous devons être plus créatifs et plus ambitieux avec l’argent que nous dépensons chaque année auprès des collaborateurs externes. Mais nous ne devons pas confondre « modifier » nos dépenses en termes d’indépendants avec les « réduire ». Quand une rédaction doit comprimer son budget, diminuer le recours aux indépendants est une solution souvent toute désignée. Le faire de façon générale serait une erreur. En fait, le recours aux indépendants devrait augmenter de façon généralisée, mais être éliminé dans certains domaines après un examen approfondi ». (NDR, la photographie n’entre pas dans ces domaines).

« Trop beau pour être vrai », disent de ce rapport certains, arguant du fait que le NYT recherche des investisseurs. Mais si c’était la seule finalité du rapport, insisterait-il autant sur le fait que des productions extérieures attirent plus de lecteurs que celles de la rédaction? Et puis, en ce qui nous concerne, nous autres photographes, la déclaration d’intention a été suivie d’effets.

LE NEW YORK TIMES DOUBLE SON TARIF DE PIGE À LA JOURNÉE POUR LES PHOTOGRAPHES

Au mois d’avril, trois mois donc après la publication du rapport 2020, le NYT doublait son tarif de pige à la journée (lire l’article sur PetaPixel) mettant son argent là où le rapport 2020 lui disait de le mettre!

La valse des postes a commencé à la rédaction du NYT, ce qui n’enchante pas tout le monde, provoquant des débats déontologiques jusque dans les pages de Télérama mais la stratégie du NYT semble payer. Début mai le nombre des abonnés sur le site a augmenté de 308 000 …

A Lutta Continua

Thierry SECRETAN
Photographe, auteur, réalisateur,
CCO at LAMARK


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