Nous autres photographes, reconnaissons-le, sommes avides de bons conseils, toujours à l’affût de méthodes éprouvées, de recettes qui nous mèneront au succès, et c’est normal. C’est d’ailleurs ce qui fait le succès des revues de photographie. Car nous sommes des animaux bien solitaires, c’est la condition sine qua non pour tout créateur, seul derrière son objectif ou devant la page blanche de son écran. Cette soif de savoir comment les autres procèdent et de comparer notre approche à la leur est aussi ce qui motive les photographes à se regrouper en agence, collectif ou photo club. Puissant moteur que celui de réchauffer sa solitude à celle d’autres photographes. Sans oublier les “Et toi, comment tu fais en contre jour, tu surex’ ou tu mets un coup de flash”? Ou encore “Instagram et Facebook ça te ramène des clients”? “Tu lis quoi comme blog photo”?

L’un de ceux que je lis régulièrement c’est celui de Paul Melcher, gourou new yorkais , créateur d’innombrables sociétés de visual tech et conseiller de startup, également fondateur et rédacteur de Kaptur Magazine, l’une des bibles du métier. Sur Facebook, ses posts “Thoughts of a bohemian”, “Les pensées d’un bohémien” sont également un must. L’un de ses plus récents “Les règles du photojournalisme à l’ère des réseaux sociaux” vaut le détour, aussi bien pour ses vérités que pour ses conclusions déroutantes.

 

LES RÈGLES DU PHOTOJOURNALISME SERAIENT OBSOLÈTES.

Pour Paul Melcher — et il n’a pas tort — le photojournalisme est l’enfant de la presse papier et atteignit son apogée avec l’avènement du format « magazine ». Une double d’ouverture, le corps du reportage avec quelques verticales et une image de fin. Le photojournaliste raconte une histoire dont la narration se déroule une image après l’autre. Aujourd’hui, en sabir franglais — que je ne suis pas le dernier à utiliser — nous parlons de “storytelling”, le mot “série” convient aussi, bref un reportage. Mais, ajoute Melcher, les magazines sur papier disparaissent rapidement et ne sont plus que l’ombre de ce qu’ils étaient, les décisions éditoriales se prenant en fonction de critères budgétaires stricts et non en termes d’excellence photojournalistique, analyse à laquelle je souscris. À ses débuts, l’internet promettait plus d’espace que la presse papier et des récits photographiques plus développés, choses qui ne se seraient jamais concrétisées. À la place, dit Melcher, apparaissent des diaporamas combinant des images de plusieurs sources rapidement agrégées, diaporamas destinés à déclencher plus de clics sur les publicités. Pas d’unité de style, de narration, toutes les images sont en largeur (convenant mieux à l’écran) et sans crédit. Si le phénomène qu’il décrit existe bel et bien, Melcher oublie un peu vite Light Box ou LensCulture, qui offrent aux photojournalistes et aux photographes des diaporamas de 8 à 16 clichés, parfois plus, ainsi que les articles de l’édition numérique du New York Times ou du journal Le Monde, qui permettent d’accéder à des portfolios considérables (voir dans le premier l’impressionnant reportage texte + photo de Meridith Kossuth au Vénézuéla et dans le second celui sur la prise de Mossul, non moins impressionnant, de Laurent Van der Stock ).

Pire, ajoute-t-il, c’est souvent une seule photo qui sert à attirer l’attention en dessous d’un titre tapageur pour appâter les clics ou alors l’image seule est noyée quelque part dans le texte. Même si le sujet traité a fait l’objet d’un reportage photographique savamment agencé, ce dernier est déconstruit en photographies solitaires, lesquelles seront disséminées sur de multiples sites et encore, avec de la chance.

“ Réaliser des essais photographiques avec l’espoir qu’ils rentrent dans le format actuel est condamné à l’échec”,

décrète Melcher à la moitié de son papier. Mazette, il n’y va pas par quatre chemins l’ami Paul …

 

DÉFICIT D’ATTENTION

C’est à cause d’un déficit d’attention, poursuit-il. Les sources se sont multipliées sur la toile et sont en compétition permanente en même temps. Temps qui lui ne se multiplie pas. Paul Melcher, comme beaucoup, et moi avec lui, constate que les internautes balayent le web plus qu’ils ne le lisent et attendent que l’information vienne à eux plutôt que d’aller la chercher. De plus, l’information se consomme en se déplaçant ou en faisant la queue ou entre deux emails. L’info visuelle doit être rapide, succincte et aller droit au fait. Bref, elle doit se plier à la façon dont les internautes consomment les images sur Facebook, Instagram, Snapchat et tous les réseaux sociaux.

Moralité, selon Melcher, pour atteindre l’audience la plus large,

“le photojournalisme doit répondre au nouveau régime des internautes. Une image à la fois. La notion de reportage photographique doit se repenser dans le cadre d’une image unique. Tout doit tenir en une seule image car c’est comme cela que les internautes communiquent entre eux. Un cliché à la fois. Amis, familles, même les marques partagent leurs nouveautés ou leurs événements en photo et presque systématiquement avec une seule photo à la fois. Ils sont devenus des experts pour communiquer via une seule image. Donc rien de surprenant à ce qu’ils attendent la même chose des professionnels”.

C’est à ce stade de la lecture de l’article du grand Paul Melcher que mon cerveau s’est cabré et que j’ai décidé de prendre la plume pour vous faire part de mon désaccord. Première réflexion: je pense que très précisément les internautes attendent des professionnels que ces derniers soient différents d’eux. Mais continuons notre lecture. Melcher met une phrase en exergue.

“Pour exister, le photojournalisme contemporain doit suivre une simple règle: une seule image”.

Aaaaargh ! … c’est énorme d’écrire cela. Mais Paul, que t’arrive-t-il? Au début de ton post tu décrivais le phénomène de la photo unique comme quelque chose d’inéluctable mais à l’égard duquel tu semblais critique. Maintenant tu dis aux photojournalistes “suivre une simple règle: une seule image”.

 

LE MESSAGE EST FAUSSÉ

Paul considère que la communauté journalistique a fixé ses critères de qualité par comparaison aux vieux “classiques”. Ainsi, afin de se donner une légitimité, d’innombrables journalistes auraient (le conditionnel est de moi) pris l’habitude d’imiter les images “icônes” classiques. Et bien non, je réfute. Constatez par exemple combien le genre “plasticien” s’est immiscé ses dernières années dans le reportage documentaire. Nos contemporains s’imitent, s’influencent, bien plus qu’ils ne copient leurs anciens. Melcher affirme que les photojournalistes feraient mieux d’étudier les anonymes les plus suivis sur Instagram et de tenter de comprendre ce qui fait l’essence de leur succès. Pour lui, le sens de la composition en photographie, comme pour la mode ou le langage, évolue. Il est possible d’en dater la période via ses tendances, lesquelles finissent par perdre de leur impact par phénomène de saturation. Dans ce cas là mon cher Paul, le phénomène de saturation ira encore plus vite avec Instagram.

Melcher affirme que les critères d’aujourd’hui ne sont plus déterminés par les professionnels mais émergent de l’accumulation des “likes” sur les réseaux sociaux. “Tels sont les éléments auxquels les photojournalistes devraient se référer quand ils couvrent des news”. Mais Paul, tu fumes quoi en ce moment? (J’en voudrai bien un peu). Il continue en expliquant qu’avant tout le photojournalisme doit être ancré dans son temps et parler couramment son langage visuel. Pas celui de ses ancêtres.

Aïe, aïe, aïe ! Lequel d’entre nous ne s’est pas retrouvé au moins une fois devant une photo ou une couverture d’un Paris Match ou d’un LIFE des années 50 ou 60, d’une photo de Lartigue des années 30 ou d’August Sander dans les années 20, sans se dire “quelle modernité” ou bien “finalement rien n’a changé”, ce qui revient au même. Les bonnes photographies n’ont pas d’âge. C’est bien ce qui fait le miracle de ce médium et sa puissance. Une “bonne” photo se reconnaît immédiatement — même par ceux qui ne sont pas connaisseurs. Pourquoi ? Parce qu’elle fait appel à des émotions. Qu’elle soit prise avec une chambre 20X25 sur trépied en 1920 ou un Samsung Galaxy dernier modèle hier matin. D’ailleurs les réseaux sociaux sont bourrés d’images anciennes (sans que le nom de l’auteur soit toujours cité …) ce qui prouve que les internautes ne sont pas aussi sourds que cela au langage de leurs ancêtres.

 

LE SUPPORT A CHANGÉ

“Si le support est le message alors les photojournalistes parlent une langue étrangère”, poursuit Melcher. “Leur support a changé du tout au tout. Au lieu de pages c’est un déroulé infini, au lieu d’ordinateurs ou de grands écrans, ce sont des smartphones. Voilà le support photojournalistique d’aujourd’hui. Il n’y a plus de place pour les paysages panoramiques ni pour des plans surchargés de visages. L’écosystème d’aujourd’hui réclame des contenus immédiatement compréhensibles. Chaque image doit être plus qu’une photographie, elle doit provoquer une réaction immédiate. Sinon, d’un mouvement du pouce elle est dégagée”.

Je suis assez d’accord avec ce passage de l’article de Melcher. Oui, la consultation sur smartphone comporte le risque d’induire des critères photographiques de lisibilité immédiate au détriment d’images plus subtiles. Mais là encore Melcher parle vite quand il dit qu’il n’y a plus de place pour les paysages. Car le thème photographique le plus posté sur Instagram (37%) c’est précisément le paysage, ce qui contredit son “il n’y a plus de place pour les paysages” . Mais bon, je vois ce qu’il veut dire en terme de news. Après, je ne le suis plus du tout.

“ Ils (les photojournalistes) doivent rechercher passionnément “likes” et partages. Pas pour la gloire mais pour la diffusion. Car c’est cela qui garantira que leurs images seront vues et leurs messages entendus. L’audience d’un photojournaliste était limitée autrefois par le tirage du magazine qui le publiait. Aujourd’hui elle représente potentiellement les ¾ de l’humanité”.

Autrement dit, “cherchez à plaire” aux internautes, recommande Paul Melcher aux photojournalistes. Cherchez à plaire au plus grand nombre, adaptez servilement votre style à celui d’Instagram et pensez-y toujours, même et surtout sur un coup de news… Je pense au contraire qu’il est difficile de trouver son propre style, sa propre originalité, en appliquant la méthode de la chasse aux “likes”… Laquelle devient vite une dictature de l’affectif. Peu de “likes” veut dire qu’on ne m’aime pas… Nous connaissons de longue date les ravages de cette équation sur les réseaux sociaux.

 

COMPRENDRE LE CHANGEMENT D’AUDIENCE

Paul nous rappelle ensuite que l’audience a changé, que la génération millenium est née et a grandi avec des photos en permanence sous les yeux et en prenant quotidiennement des images, que “ le vocabulaire visuel des photojournalistes doit être à la hauteur de ce savoir”. Mieux,

“la photographie de news qui se démarque aujourd’hui est techniquement parfaite, son message d’une clarté totale et d’un style innovant. Elle se tient par elle-même, extrêmement fiable par rapport à ce qu’elle raconte et entièrement originale. On la trouve rarement dans le Washington Post, Time Magazine ou Paris Match mais plutôt sur Facebook, Instagram ou Twitter”.

Glurp ! Et là je me pose la question, et je vous la pose : à quels photojournalistes s’adresse Paul Melcher? A lire Paul, il y aurait les pros de l’époque du papier, dans leur bulle d’antan, avec leurs vieilles règles (celles du Washington Post, de Time Magazine ou de Paris Match) et puis les “djeuns’ d’Insta” qui maîtriseraient tout? Come on Paul, is it a provocation?

Les jeunes pros ont grandi dans ce nouvel “écosystème photographique” cher à Paul. Les journaux, les agences et les magazines leur achètent d’ailleurs beaucoup de photographies. Et en tant que “pros” ils sont comme leurs aînés et leurs futurs cadets: ils consacrent tout leur temps à la photographie, ils y réfléchissent en permanence, c’est peut-être cela qui distingue le plus les “pros” des “amateurs”, le temps qu’ils consacrent à la photographie, toutes générations confondues.

 

ÉVITER LE PIÈGE DE LA POPULARITÉ

Paul Melcher — sentant peut-être le danger — nous met ensuite en garde contre les excès de la chasse effrénée aux likes.

“Trop souvent les photojournalistes confondent leur propre popularité avec celle de leurs images. (…) Le photojournaliste qui cherche à augmenter la masse de ceux qui le suivent tombera vite dans un travail répétitif parce qu’il reproduira ce qui l’a amené là où il est et c’est ce que ses fans de base attendent de lui (…)”.

Ce qui contredit sa recommandation précédente de rechercher les “likes” comme le Graal.

Il termine son post par une série de conseils dont je vous livre le plus énorme:

“ arrêtez de copier Cartier-Bresson, apprenez de Kim Kardashian”.

Ah, ah, jamais à cours de provoc’ ce vieux Paul !

En fait j’ai le sentiment que Paul Melcher s’adresse aux photographes de sa génération, c’est à dire des quinquagénaires qui travaillent encore pour la presse et qu’il veut aiguillonner en leur disant “Allez donc voir sur Insta ou Twitter, c’est là que ça se passe et prenez en de la graine”.

Premièrement je ne suis pas d’accord avec cela. Quand je patrouille les photos sur Insta ou Twitter j’ai le même sentiment que devant les catalogues épais comme des annuaires téléphonique que publiaient les banques d’images avant l’avènement du numérique, il y a encore trente ans. Un vertige de banalités propres et bien éclairées qui se ressemblent ou s’imitent toutes. Il faut en faire défiler des milliers avant de trouver UNE image qui sorte du lot. Comme il y a des milliards d’images sur ces sites vous finirez toujours par sélectionner un paquet de bonnes images, mais proportionnellement moins que dans les archives de Time ou de Paris Match.

En fait, je pense que le style de Cartier-Bresson — ou plutôt son approche sans concession — est indétrônable de sobriété, de cadrages qui vont droits au but, de clarté quant au message qu’il veut transmettre, en une seule image souvent. Toutes choses que Melcher recommande d’ailleurs, mais selon son post afin de répondre au “savoir” photographique des djeuns d’Insta. Mais leur savoir photographique — et je suis d’accord avec Paul pour dire qu’il est considérable — est comme celui de M. Jourdain qui faisait de la prose “sans le savoir”.

Dans le fond, ce que vous dit Paul c’est que si vous voulez vivre du photojournalisme, shootez ce qui plaît sur Instagram, Twitter et autres, des “people” qui se vendent bien, ne passez pas trop de temps sur des histoires de news ou alors faites UNE bonne image et cassez-vous. Et il a raison. En gros, ne faites pas le pari de devenir Van Gogh ou Gauguin de votre vivant, ils sont morts dans la misère en ne faisant aucune concessions. Mais j’ai aussi envie de vous dire le contraire, enfin, pas exactement.

Si c’est la gloire et la Porsche que vous visez, ne faites jamais de photojournalisme, ça n’enrichit plus son homme. Si par contre vous voulez exceller dans le photojournalisme, ne faites aucune concession, observez les photographies des autres mais n’admirez rien (dicton anglais). Essayez sans cesse de comprendre ce qui vous plaît et surtout pourquoi. Puis creusez encore et toujours ce sillon, “likes” ou pas. Ce n’est qu’à cette condition que vous deviendrez peut-être le Picasso (célébrissime et richissime de son vivant) du photojournalisme.

Voyez-vous, Cartier-Bresson nous raconte la vie, sa douceur comme sa douleur, cette vache de vie qui nous donne tout et nous reprend tout. Kardashian, elle, nous raconte une époque que nous feuilletterons plus tard avec la même désinvolture amusée qu’un vieux Ciné Revue des années 50 et ses starlettes en bikini. Choisissez.


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