Getty Images, BBC Brazil, The Wall Street Journal, Vice News, Le Monde, Le Point et d’autres média de confiance ont publié des photos et des vidéos qui se sont avérés volés par un faux photographe de guerre.

par Thierry Secretan.

LES FAITS tels qu’annoncés par BBC Brasil

Eduardo Martins travaillait soi-disant comme photographe pour les Nations unies, son expérience lui permettant de comprendre les souffrances humaines dans les zones de conflits les plus dangereuses au monde. Son travail fut publié par des media internationaux réputés comme Getty Images, The Wall Street Journal, Vice et BBC Brasil.
Entre des voyages à Mossoul en Irak, la ville syrienne de Raqqa sous le contrôle de l’Etat islamique et dans la bande de Gaza, Eduardo Martins s’adonnait au surf. Il partageait des moments de sa vie avec près de 125 000 personnes qui le suivaient sur Instagram. Jusqu’à ce que tout s’écroule quand une enquête de BBC Brasil découvre que Eduardo Martins était un personnage entièrement fictif.
Pendant des années, quelqu’un utilisant ce nom copiait sur le net des photographies prises par des professionnels qui avaient risqué leurs vies dans des conflits pour les obtenir. Eduardo Martins s’est joué des journalistes et des picture editors en pratiquant de légères altérations sur ces images, comme de les retourner, ce qui s’est avéré suffisant pour échapper aux logiciels qui détectent les plagiats.

Qui allons-nous croire si The Wall Street Journal, la BBC ou Getty Images ne s’avèrent plus des sources fiables? Ne nous y trompons pas, cela est un tsunami qui soulève une fois de plus la question de la véracité de ce que nous regardons sur nos écrans et dans les pages de nos journaux.
En quelques lignes la BBC — l’une des victimes — nous explique qu’en retournant tout simplement des images et en ajoutant quelques modifications mineures, celui qui agit sous le nom d’Eduardo Martins a éludé toute détection par Getty Images ou par ses clients les plus importants. De plus la légitimité que confère à un photographe un grand nombre de suiveurs sur Instagram est remise en question.

Ce cas-du-faux-photographe-de-guerre intervient quelques mois après celui du cas-du-vrai-photographe-documentaire-voleur — Souvid Data — qui préleva des visages sur certaines photographies de Mary Ellen Mark et les inséra dans ses photos. Aussi facilement qu’Eduardo Martins s’est payé la tête des poids lourds des media, Souvid Data s’est moqué des poids lourds de la photographie en obtenant une bourse Getty, un Magnum Award pour les moins de 30 ans et une bourse Pulitzer. Dans les deux cas la fraude n’a pas été détectée par un procédé informatique mais pas des gens qui ont déclenché l’alarme.

 

Cette situation inacceptable intervient quelques semaines après la curieuse manœuvre de Google. Le mastodonte a sorti une étude sur son nouvel algorithme capable d’effacer les watermarks visibles comme ceux que Getty Images et d’autres agences et microstocks mettent sur leurs images. Curieuse manœuvre car Google collabora en même temps avec Shutterstock à trouver la parade à cette arme de destruction massive des watermarks.

 

Hormis les faussaires, qui est à blâmer ? Google Images qui n’affiche pas les métadonnées des images ? Getty Images pour ne pas sérieusement vérifier ses sources ? Les éditeurs de presse pour les mêmes raisons ? Le processus de recherche par similarité qui s’avère questionnable voire insuffisant ? Ou finalement les photographes pour s’être fait voler aussi facilement leurs photographies ? En fait, tous sont responsables. Voici pourquoi.

 

PHOTOGRAPHES

Comme par hasard j’étais à VISA au début du mois pour animer un débat intitulé Les photographes et la guerre des métadonnées. Cinquante personnes dans la salle.

— Les photographes peuvent-ils lever la main ? Quinze le firent.

— Parmi vous, lesquels renseignent systématiquement leurs champs IPTC ? Dix bras tombèrent …

Sans surprise. En tant que président de PAJ — l’une des principales associations de photojournalistes en France — je sais que pour beaucoup d’entre nous la notion de métadonnées se résume à crédit et description. Mais qu’en est-il pour ceux qui renseignent dûment leurs métadonnées et ajoutent un watermark ?

 

EDITEURS

Désolé pour vous, les gars. Un test mené par LAMARK en mars 2017 sur 82 000 photos trouvées dans 120 sites d’information français constate que seulement 3,6% de ces photos disposaient encore de métadonnées (2,6% créditées). Ce pourcentage ne s’applique pas nécessairement aux sites d’information allemands, anglais ou américains mais sur Google Images c’est encore pire.

image metadata on the web - statistics
Source : LAMARK press release.

 

GOOGLE

La presque totalité des photographies sur Google Images n’ont pas de métadonnées et, depuis que Google a introduit son nouveau modèle de galerie en Europe au début de l’année, la provenance de l’image qui apparaissait avant au passage du curseur n’apparaît plus. Conséquence, l’effondrement de la consultation des sites media. Ce qui nous rappelle au passage que le point d’entrée sur internet c’est l’image, pas le mot.

Google Images Layout evolutions
Source : CEPIC – Sylvie Fodor

 

INTERNET

Trouver une image sur internet et la publier n’a jamais été aussi facile. Cependant, remonter à la source d’une image, en identifier l’auteur ou demander l’autorisation de publication devient de plus en plus ardu à cause de l’absence de métadonnées (auteur, agence, copyright, description, etc.). En vérité, ces informations, qu’elles soient sous forme de watermarks ou de métadonnées disparaissent au fil des modifications pratiquées sur internet (recadrage, partage sur les réseaux sociaux, captures d’écran, etc.).

Si watermarks et métadonnées sont si facilement effaçables et que des images plagiées peuvent éluder la recherche par similarité quelles sont les solutions?

 

SOLUTIONS

En Europe, plusieurs sociétés comme Copyright Hub ou IMATAG travaillent à des solutions. Il est tout d’abord important de faire le distinguo entre watermarks visibles et watermarks invisibles.

Le watermark visible n’est pas une mesure de protection. Sa mission est avant tout d’avertir l’utilisateur que la photo est copyrightée. Ajouter toujours le même watermark est une erreur grossière. Shutterstock a modifié son watermark visible en introduisant de petites déformations géométriques. Certes l’attaque de Google ne fonctionne plus telle quelle mais une simple adaptation de la méthode en viendra à bout.

Le watermark invisible, tel que celui développé par IMATAG, est une mesure de protection technique. Statistiquement, sa répartition est alignée sur celle du contenu visuel de l’image offrant ainsi une excellente résistance à tous les filtres. Chaque image bénéficie d’un code unique à son watermark. Il n’y a pas de répétition. Même si un attaquant parvenait à récupérer le code invisible d’une photo, cette information ne serait pas valide pour les autres. Même si le fichier ne contient plus les métadonnées originales, le moteur de recherche IMATAG permet au lecteur d’identifier la source et le photographe. Si l’image est retournée (effet de miroir), le signal du watermark reste identifiable. “Eduardo Martins”n’aurait pas pu voler vos photos ou les miennes avec un tel marquage.

Vous pouvez légitimement penser que j’écris cela parce que je suis responsable de la stratégie d’IMATAG. En fait c’est l’inverse. Après avoir utilisé ce système en tant que photographe professionnel pendant un an — et n’ayant pas trouvé d’autres protections de ce type à recommander aux membres de PAJ — j’étais satisfait de la simplicité du marquage et de l’envoi de photos via la plateforme IMATAG, de l’identification automatique des contrevenants d’où plus de facilité à négocier avec eux. J’ai partagé mon expérience avec de nombreux photographes et j’ai finalement rejoint la société en mai. Fin août le cas Eduardo Martins confirmait — si besoin était — la validité du choix d’IMATAG de développer un marquage invisible/indélébile anticipant et répondant aux attaques et manipulations comme celles habilement utilisées par Eduardo Martins. Mais ce n’est pas suffisant pour décider de se consacrer au développement d’une société.

 

VISION

J’ai rejoint IMATAG avant tout pour sa vision. Avec 3 milliards d’images partagées quotidiennement sur internet et 86% de celles ci dépouillées de toutes métadonnées, les photographes, les producteurs de contenus visuels et les éditeurs ont un grave problème. Considérant que les moteurs de recherche actuels ne sont pas des outils professionnels pour vérifier une source, IMATAG développe aussi le premier moteur de recherche inversé indexant toutes les photos publiées afin de les relier à leur source et à leurs métadonnées. Rajouter de la valeur à des images dépouillées sur la toile est le but d’IMATAG. C’est un but admirable et la voie du futur.