3% seulement des photographies publiées par la presse en ligne ont encore des métadonnées ! Ces informations — dont nos signatures — enrichissent et renseignent nos photos. 97% en sont dépouillées ! Pourquoi? Comment? Par qui? Quelles solutions? Face à la déferlante des fake news ces questions méritent d’être posées.

par Thierry Secretan, photographe, journaliste, auteur- réalisateur.
photo : Olivier Jobard /MYOP.

 


Octobre 2017. Au Soudan du Sud, dans une région en guerre appelée Jonglei près de la bourgade d’Akobo, il est presque vingt heures quand le photographe Olivier Jobard, après avoir dîné d’une boîte de sardines et de quelques bananes, ouvre le capot de la Land Rover louée cash quelques jours plus tôt. Il connecte aux plots de la batterie les pinces crocodile d’un câble de plusieurs mètres de long branché sur un petit transformateur alimentant son ordinateur. Puis il démarre le moteur afin que la batterie du véhicule ne se décharge pas. Assis à la place du passager, l’ordinateur sur les genoux, le photographe vide sa carte mémoire dans un disque dur externe puis importe dans Lightroom les photos qu’il a prises ce jour-là; l’entraînement militaire d’un groupe de paysans-combattants.

Pour le traitement visuel des images sélectionnées (une quarantaine sur près de deux cents clichés), l’opération la plus longue consiste à éclaircir les visages très noirs en contre jour d’un ciel très bleu.

édition des métadonnées par le photographe
Édition des métadonnées par le photographe. (photo : Olivier Jobard /MYOP)

Les paramètres de métadonnées qu’il a prédéfinis pour ce reportage affichent automatiquement les mêmes informations pour chaque image; copyright, nom de l’auteur, nom de l’agence diffusant les photos d’Olivier, pays, région, catégorie, date et heure de prise de vue.

Reste à remplir la case « description ». Car si la même description vaut pour toutes les photos prises par exemple lors du « parcours du combattant », une autre s’impose pour      « l’entraînement au tir » et encore une autre pour la « parade finale ». Ne pas oublier non plus d’ajouter le nom du commandant sur les images où ce dernier harangue ses hommes.

Dans la case « mots clés » — ces fameux mots sans lesquels les photos d’Olivier demeureraient invisibles à tous les moteurs de recherche — le photographe égraine un énuméré à la Prévert mais très militaire et en anglais: Africa, East Africa, armed conflict, combat training, Jonglei, Nuers, South Sudan, war, etc. Il relit une dernière fois toutes ces métadonnées, corrige quelques fautes d’orthographe puis, satisfait, enregistre les images dans un dossier d’exportation.

Par chance, dans la zone où il se trouve, son téléphone capte un signal relativement puissant. Olivier transfère aussitôt ses images à Paris. Miracle, aucune coupure de réseau ce soir-là pendant la transmission. Il est presque vingt-trois heures quand le photographe peut enfin couper le moteur de la Land Rover, fermer son ordinateur, débrancher le câble du transformateur, le disque dur, ranger soigneusement le tout dans un sac étanche puis aller dormir sous sa tente. Il doit se lever bien avant l’aube, afin de se rapprocher nuitamment de la zone des combats.

Malheureusement, il ne restera pas grand-chose des trois heures consacrées par Olivier à renseigner ses images le plus précisément possible à l’aide de ces fameuses métadonnées qui donnent toute leur valeur journalistique à ses photographies. Car ces métadonnées vont être supprimées, jetées, effacées par les sites de presse qui les publieront. Ce qui est également le cas pour l’immense majorité des milliards de photos publiées quotidiennement sur le web, que ce soit les vôtres ou les miennes, celles des amateurs de photos prises ou échangées par smartphone, publiées sur Facebook ou Instagram, comme celles des professionnels publiées sur le site du New York Times ou bien sur celui de Libération.

Quand Elon Musk provoque l’admiration des médias en mettant sur une orbite une vulgaire bagnole, ces mêmes médias se contrefichent que 97% des photos qui sont publiées sur leurs sites comme sur l’internet sont dépouillées de toutes métadonnées (donc de leurs sources). Mais ces mêmes médias s’indignent, bien sûr, des multiples scandales liés aux fake news…

Suivons les photos envoyées par Olivier Jobard depuis le Soudan du Sud en guerre. Leurs métadonnées ne sont pas effacées par l’agence qui a reçu les photos et les a retransmises — avec leurs métadonnées — à l’hebdomadaire qui les a achetées: c’est l’hebdo qui est en cause.

La compression des images pour l'optimisation mobile se fait souvent au détriment des métadonnées, à tort.
L’optimisation du poids des images pour l’affichage mobile se fait souvent et inutilement au détriment des métadonnées.

Les photos seront correctement légendées et signées dans la publication papier comme sur le site web de cet hebdo. Mais sur ce site le service informatique (SI) compresse les photos afin d’optimiser leur poids et qu’elles s’affichent en un clin d’œil sur les écrans de nos ordinateurs et surtout de nos smartphones ces derniers étant devenus le support majoritaire de consultation. Les SI ont pris la mauvaise habitude de supprimer ce qu’ils considèrent comme un poids superflu, les métadonnées. C’est une habitude ancienne qui remonte aux débuts d’internet quand son débit était faible. Cela n’a plus lieu d’être aujourd’hui. D’ailleurs certains sites de presse ne les suppriment plus ou presque plus.

Etudiez soigneusement le tableau ci-dessous. Il est basé sur l’étude des métadonnées d’environ 120 000 images analysées sur plus d’une vingtaine de sites de presse dans le monde, étude réalisée par la société Imatag. C’est à ma connaissance la première fois qu’un tel tableau est publié, le résultat est édifiant.

presence of copyright metadata in world's editorial sites images
Présence des métadonnées de crédit sur les images publiées par la presse en ligne (monde)
 
étude de la présence de métadonnées de crédit sur 18 sites de presse français
Présence des métadonnées de crédit sur les images publiées par la presse en ligne (France)

Comme vous pouvez le constater il y a les bons et les mauvais élèves. Quand j’interroge les directeurs de SI de ces derniers, ils conviennent qu’il n’y a guère de contrainte technique, que c’est « une nouvelle culture à laquelle il faudra se faire », que c’est « une question d’ignorance, au pire, de négligence » ou encore « il faut des gens comme vous pour attirer notre attention sur cette problématique » … Pour le New York Times c’est une question de confidentialité pour protéger le journaliste ! Or, point n’est besoin de laisser celles qui renseignent l’adresse, l’email et le téléphone du photographe — mais AU MOINS son nom, la source de l’image (agence, collectif ou organe de presse) et sa description. Sinon, à peine en ligne, l’article et les photographies d’un reportage comme celui d’Olivier Jobard seront téléchargés ou partagés sur les réseaux sociaux, les photos reprises par capture d’écran puis partagées, donnant lieu à de nouvelles captures d’écran, à leur tour partagées, diffusées sans qu’aucune source ne soit plus renseignée.

 

 

RENVERSER LA VAPEUR

La première démarche consiste bien entendu à dûment remplir les champs correspondants aux informations qui constitueront ces fameuses métadonnées accompagnant une photographie.

Bien sur ces métadonnées risquent d’être modifiées elles aussi. Dans ce cas, il faut trouver des moyens de vérifier l’intégrité des informations consultées dans les métadonnées. Une piste très intéressante serait la création d’un registre sécurisé et inviolable qui permettrait de vérifier les métadonnées à la demande, voire même d’accéder aux métadonnées d’origine si celles-ci ont été supprimées. La solution se trouve certainement au niveau de la blockchain avec la création d’un registre décentralisé, couplé à un système d’identification d’image capable de passer à l’échelle du web c’est à dire de traiter des milliards d’images. Des entreprises comme Binded ou KODAKOne empruntent cette voie, mais l’accent est mis sur la preuve d’antériorité plutôt que sur la protection des métadonnées. Binded référence seulement le champ de description et nous ne connaissons pas encore la position exacte de KODAKOne concernant les métadonnées.

L’identification de l’image reste la pièce maîtresse du système. Le marquage des photographies avec un watermark invisible constitue actuellement la technologie la plus fiable pour identifier une photo et la relier à ses métadonnées d’origine. Son adoption est encore loin d’être globale. La société Digimarc a été l’une des premières à proposer un tel marquage mais cette société s’intéresse surtout au marché corporate et son watermark ne protège pas les métadonnées. Il ne résiste pas non plus efficacement  à la compression et au redimensionnement, pratiques très courantes sur les réseaux sociaux. Celui qui sort vainqueur de ces épreuves est le marquage développé par la société Imatag. Pour 10€ par mois Imatag vous permet de stocker, marquer, partager et tracer vos photographies sur le net et sur le print. Couplé à son moteur de recherche inversé qui référence chaque jour sur le web 1 millions d’images avec métadonnées — dont les vôtres dès qu’elles sont marquées — la technologie Imatag constitue une preuve d’antériorité à toute publication, de propriété intellectuelle et permet de toujours raccrocher ses métadonnées à une photo qui en a été dépouillée.

Si certains sites de presse comme ceux de Spiegel, Le Monde, Le Figaro ou le Huffington Post montrent la voie en ne supprimant plus les métadonnées, reste à renverser la vapeur et convaincre les autres que c’est le moyen le plus simple de référencer les sources et les auteurs tout en luttant efficacement contre les fausses informations et les détournements que subissent constamment les photographies. Cette solution est viable si les moteurs de recherche et les réseaux sociaux décident également de référencer les métadonnées. Mais rien ne sert aux éditeurs de se lamenter sur le phénomène des fake news ou de supplier Bruxelles d’adopter les droits voisins pour que les GAFA rémunèrent l’usage qu’ils font de leurs articles, tant que la majorité d’entre eux continuera de supprimer les métadonnées des images qui les accompagnent. Ces images sont leur point d’entrée sur le web et leur meilleur vecteur de mesure (donc de facturation). Il n’est pas trop tard.