Dans la presse c’est un cliché de le dire, les révolutions sont annoncées par une brève en bas de page.

 

Le 27 septembre, dans un court article publié sans tambour ni trompette sur son blog, Google annonce qu’à partir de ce jour il affiche le copyright des photographies (donc le nom de leurs auteurs) sur Google Images.

 

Pour nous autres photographes c’est une révolution, pour l’internet aussi.

 

Dans ce même article le géant californien déclare que dans les mois qui viennent il affichera d’autres métadonnées renseignant la source des images visibles sur Google Images.

 

Cela veut dire que les internautes partageant des photographies circulant sur le web (majoritairement issues de Google Images), auront la possibilité technique de savoir à qui ils prennent ces photographies et si elles sont soumises à copyright. Quant aux auteurs ou à leurs ayant-droits (agences photos, héritiers), ils pourront mieux identifier leurs contenus et les réutilisations qui en seront faites.

 

Si votre image contient une métadonnée de crédit, Google Image l'affichera au clic de l'internaute
Si votre photo contient une métadonnée de crédit, Google Image l’affichera au clic de l’internaute.

 

C’est donc bien une révolution. Dans son communiqué du 27 septembre Google use d’un euphémisme pour reconnaître que jusqu’à présent il était difficile “traditionally difficult” de trouver qui était l’auteur d’une photographie sur Google Images et à qui appartenaient les droits d’exploitation de ladite photo.

 

En fait c’était virtuellement impossible à cause de la suppression des métadonnées par les plateformes et par les éditeurs de presse: c’est LE « débat qui fâche » et qui enflamme les stratèges et les penseurs de l’internet depuis sa création.

 

Ce tournant stratégique de Google — il est permis de penser que les autres plateformes suivront — rend enfin envisageable une rémunération des contenus, une monétisation plus fluide des images sur le web. Cette nouvelle donne est décrite dans le blog de Google comme résultant d’une « collaboration », bel euphémisme pour le coup, avec IPTC et le CEPIC.

 

Les normes établies par IPTC (International Press Telecommunications Council) sont devenues de facto le standard en termes de métadonnées de fichiers photographiques et le CEPIC ( Coordination of European Picture Agencies Stock, Press and Heritage), lui, rassemble des agences de presse et des photographes européens et quelques éditeurs de presse. Ces deux organismes auditionnent et consultent des spécialistes des métadonnées, dont la startup IMATAG, luttant depuis des années pour l’affichage des métadonnées sur le web, multipliant ses propositions d’améliorations à Google qui a finit par répondre en mai 2017.

 

Un an plus tard c’est la « collaboration »: Google offre de financer une partie du congrès annuel du CEPIC et d’y tenir une conférence de presse le 31 juin. Ma présence à ce congrès m’a permis de vivre en direct cette journée de collaboration.

 

Quand le 31 juin au matin Mathieu Desoubeaux, CEO d’IMATAG, envoie le premier slide de sa présentation, la salle (des gens de Google s’y trouvent) bruisse d’exclamations.

 

Seulement 3% des images du web disposent encore de métadonnées de copyright !

 

  Mathieu Desoubeaux, CEO d'IMATAG, présente les chiffres alarmants sur l'absence de crédits photos sur le web     85% des images sur le web n'ont pas ou plus de métadonnées

Mathieu Desoubeaux, CEO d’IMATAG, présente les chiffres alarmants sur l’absence de crédits photos sur le web. photo ©Thierry Secretan.

 

Mathieu explique pourquoi il pense que la conservation et l’affichage des métadonnées représente une solution d’identification des contenus, de leur suivi et de leur monétisation plus simple, plus fluide et moins onéreuse en énergie que la blockchain.

 

Il explique le moteur de recherche image d’IMATAG, comment et pourquoi IMATAG enregistre les 3% de photos publiées sur le web avec des métadonnées. « Nous arrivons à un point de bascule, où le web permettra simplement l’attribution des sources et la vérification des contenus grâce aux métadonnées. 3% du web maintenant représente déjà des milliards d’images que ne seront plus orphelines aux yeux des plateformes grâce à IMATAG. Presque 100% des photographes, agences de presse, producteur de contenus, renseignent les métadonnées, de quoi alimenter et faire du référencement des métadonnées un enjeu pour les ayants droits. »

 

Les slides montrant les résultats de l’étude exclusive d’IMATAG sur 120 sites de presse internationaux font à nouveau bruisser la salle. La majorité de ces sites eux-mêmes suppriment les métadonnées de leurs images en les compressant. STERN, le Washington Post ou le Guardian affichent 0% de métadonnées … Comment persuader les plateformes d’en afficher plus si les éditeurs les suppriment?

 

C’est ensuite au tour d’IPTC de présenter ses propositions de standardisation des champs de métadonnées à remplir. Préconisations qui n’ont pas été prises en compte dans la totalité par Google. Le sujet des données EXIF et XMP méritait également d’être abordé, un sujet qu’IMATAG traitera dans un autre Article pour les plus technophiles.

 

Quand c’est au tour de Google d’investir la salle, des jeunes filles disposent son nom en lettres de couleurs sur des tables avec des t-shirts et des ballons marqués Google destinés à récompenser les meilleurs questions. Le show démarre avec la présentation d’un jeune photographe américain expliquant pourquoi le monde de Google est le meilleur. Vient le tour de Luca Forlin directeur des partenariats, la salle s’éveille.

 

 Presentation Google. Luca Forlin  Lucas Forlin, de Google, sur la notion de "copyright awareness"


Luca Forlin, responsable du partenariat stratégique chez Google, s’adresse au public du CEPIC à Berlin ©Thierry Secretan.

 

Copyright awareness ! La conscience du copyright ! Pincez-moi ! Google découvre le copyright… c’est même écrit sur l’écran derrière Luca Forlin et je prends la photo. En dessous il y a cette phrase « Augmenter les notices de copyright »: c’est son thème à Luca Forlin. Quelqu’un de son équipe cite même les statistiques de l’étude d’IMATAG sur les métadonnées révélées le matin même.

 

En ce 31 juin, Luca nous promet que, très vite, Google Images affichera plus de métadonnées. Et le mieux, c’est qu’il dit vrai Luca Forlin. Depuis le 27 septembre plus de notifications de copyright sont visibles sur Google Images.

 

Ce qui est intéressant c’est qu’entre ce 31 juin et le 12 septembre Google a continué de dépenser des millions de dollars pour faire exactement le contraire: influencer le rejet par la CEE d’une Directive sur le droit voisin (du droit d’auteur). Elle consiste à obliger Google et toutes les plateformes à partager avec les éditeurs de presse une partie des revenus publicitaires indirects générés par les rediffusions des contenus de presse sur le web. Or, l’affichage des métadonnées de copyright et de source est indispensable à l’implémentation de cette directive.

 

Elle a été rejetée par le Parlement Européen une première fois le 5 juillet à 40 voix de majorité. Des députés européens ont témoigné avoir subi une campagne de lobbying effrayante seulement comparable à celles que l’industrie de l’armement sait orchestrer. Des norias de camions furent affrétés pour parcourir Bruxelles et tourner autour du Parlement, couverts de slogans sur la « mort de la liberté sur internet ». Il se dit que Google aurait consacré de l’ordre de 30 millions de dollars en 2017/2018 à contrer la « link tax ».

 

Mais le travail de fond mené par des organisations professionnelles comme le CEPIC et IPTC ou par des sociétés comme IMATAG auprès des éditeurs de presse et des députés européens— unis comme rarement dans une contre-campagne en faveur de la Directive — a porté ses fruits. Le 12 septembre, après plusieurs amendements et relectures, la Directive sur le droit voisin a finalement été adoptée par 212 voix de majorité.

 

Mais le plan B de Google était prêt et quinze jours plus tard, le 27 septembre très précisément, le géant californien annonçait sur son blog la révolution.

 

Copyright awareness quand tu nous tiens !

 

Thierry Secretan