Instagram affirme ne pas monétiser vos images et laisse pourtant proliférer des « Instagram Online Posts Viewers » sans qu’un centime de leurs revenus publicitaires n’aille dans votre poche !

 

Lequel d’entre nous ne met pas ses photographies sur Instagram? À quoi bon photographier si ce n’est pour montrer nos clichés? Et puis ce sentiment satisfaisant d’exister aux yeux des autres, de voir les like s’accumuler,… L’espoir aussi qu’une de nos images accroche l’œil du directeur artistique d’une agence de pub ou d’une grande marque et bingo: la commande à 5 chiffres ! … N’avons-nous pas tous lu que c’est arrivé à tel ou tel photographe chilien, sud-africain ou malaisien, jusqu’alors inconnu, parfois même à un amateur? Et puis Instagram ne vend pas, n’exploite pas nos photos à son profit, n’est-ce pas? C’est une plateforme pour passionnés de photographie qui peut et sert à nous faire connaître en répandant nos images sur la toile. Lequel d’entre nous n’a pas lu ou entendu « pour un photographe, ne pas être sur Insta c’est ne pas exister »? …

Laurent Gudin n’est pas un débutant. C’est un photographe français indépendant, lui-même directeur artistique de grands magazines dans une première vie, et dont les portraits élégants et subtilement éclairés de sportifs champions du monde, de musiciens célèbres ou d’étonnants trans adeptes du voguing, ornent depuis quelques années les pages des hebdos luxueux, des pochettes de disques ou les cimaises des galeries et des musées. L’autre passion de Laurent se trouve au Sénégal. Il y a réalisé deux livres qui lui ont pris des années de travail et font référence; le premier porte sur les luttes traditionnelles de ce pays, le second sur les Faux Lions, ces hommes aux visages et aux corps entièrement peints de couleurs éclatantes, dont les costumes et les coiffes les assimilent à des fauves. Ainsi grimés, ils offrent un théâtre de rue, fascinant citadins ou villageois, lesquels finissent par participer au spectacle. Depuis novembre 2016 Laurent Gudin, animé par les mêmes espoirs que nous tous, poste régulièrement ses photographies sur Instagram.

©Laurent Gudin
© Laurent Gudin

Seulement Laurent est l’un des membres du syndicat PAJ (Photographes, Auteurs, Journalistes) que j’anime depuis sa création en 2011. En 2016 PAJ, qui était à la recherche d’un système de protection des photographies sur internet, identifia le marquage invisible et indélébile breveté par la startup IMATAG et bénéficiant d’un système de traçage et d’identification des contenus sur le web comme l’un des plus efficace du marché. Dès qu’un fichier marqué par IMATAG apparaît sur la toile, son auteur ou son ayant-droit reçoit par email une notification automatique fournissant l’URL du site et une image de l’utilisation. PAJ incita ses membres à profiter de cette technologie innovante pour marquer leurs contenus, ce que fit aussitôt Laurent Gudin. Peu de temps après il ouvrit son compte Instagram. Ainsi toutes les images qu’il y a posté sont marquées et traçables.

Et voici ce qu’ont révélé ses notifications envoyées par IMATAG: des centaines de photographies de Laurent Gudin, des reportages entiers, parfois par batch de cent photos, apparaissent sur des sites clonant Instagram, utilisant l’API d’Instagram mais contredisant TOUTES ses conditions générales d’utilisation (CGU). Via Cutestat il nous fut possible de constater que certains de ces sites engrangent jusqu’à 3000$ de revenus publicitaires par jour. Pas un centime n’est reversé aux auteurs des images piquées sur Instagram, lesquelles, seules, permettent à ces sites d’exister. Il s’agit donc bien — au regard des lois européennes — de vol de photographies pur et simple.

 

© Laurent Gudin
L’interface IMATAG ANALYTICS de Laurent Gudin

 

Les photos postées sur Instagram se retrouvent sur Pictame, entourées de publicités…

Ces sites s’appellent Deskgram, Pictame, Webstagram, Picoku, ou Picdeer pour n’en citer que quelques-uns. Pire encore, 62 utilisateurs du filigrane invisible d’Imatag ont trouvé 3 865 de leurs images sur 32 sites clones d’Instagram. Comme Laurent Gudin, aucun d’entre eux n’a été contacté pour une autorisation. Deskgram, Pictame, Webstagram, Picoku, Picdeer utilisent la même typographie et la même présentation qu’Instagram et se présentent comme des « Online Instagram Posts viewers » fonctionnant via l’API (interface de programmation d’application) d’Instagram.

L’interface API est un outil de développement qui permet aux entreprises de travailler en tant que compte professionnel vérifié, ouvert sur Instagram via un compte Facebook. Les termes légaux définis par Instagram décrivent en détail les utilisations autorisées et doivent être lus et approuvés par les opérateurs avant que le compte API ne devienne opérationnel. En particulier, il est indiqué que:

– Chaque utilisateur d’Instagram reste propriétaire de ses images.
– Vous n’avez pas le droit de créer un diaporama en utilisant des photos d’autres personnes.
– Vous ne devez pas sélectionner d’images à l’aide de l’API, puis les stocker sans l’autorisation expresse de leurs auteurs.
– Vous n’avez pas le droit d’utiliser leurs images à des fins publicitaires ou de les monétiser.

Autant de règles que ces sites clones piétinent allègrement. En outre, vous trouverez souvent au bas de ces sites qu’ils utilisent l’API Instagram mais ne sont aucunement liés à la plate-forme. Dès lors comment expliquer qu’ils puissent utiliser l’API d’Instagram sans en respecter ni les termes ni les conditions et qu’Instagram ne fasse rien contre? Votre marge de manœuvre est inexistante: ces sites clones n’ont généralement pas d’adresse de contact ou bien vous redirigent vers Pictame, ce qui semble indiquer que presque tous appartiennent au même opérateur. Il faut des semaines pour que Pictame supprime vos photos, même s’ils les utilisent illégalement. Tenter de joindre Instagram ne donne généralement aucun résultat.

En 2012, Kevin Systrom, cofondateur d’Instagram déclarait:

Instagram travaillera dur pour défendre les intérêts de ses utilisateurs et lutter contre les abus des autres sites.

En 2019, ce n’est clairement pas le cas.

Thierry Secretan, photographe, auteur, journaliste.

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Sources: Watch what you post: Instagram pictures are used